L’interview Schizo de Pierre Jalin

par lui-même

Pierre Jalin 1 : Bonjour Pierre, c’est sympa de se retrouver chez toi pour cet échange !

Pierre Jalin 2 : Tu ne seras pas trop surpris de t’y retrouver et je ne vais pas te proposer une visite des lieux, tu les connais par cœur !

PJ1 : Nous sommes le 8 mai 2026, ça évoque quoi cette date pour toi ?

PJ2 : La capitulation de l’Allemagne il y a 81 ans et donc la fin d’un carnage de plusieurs dizaines de millions de personnes soldats et civils. Cependant cette tuerie de masse va se prolonger encore quelques mois jusqu’à la capitulation du Japon en août 1945. À titre plus personnel, c’est à peu près à cette date que mon père est, enfin, revenu en France après plusieurs années de mobilisation, guerre et captivité. C’était l’heure des retrouvailles avec ma mère, ma sœur et la France.

PJ1 : C’est quoi ce concept de l’interview schizo ?

PJ2 : Il avait été lancé en 2024 par un ami très cher qui nous a malheureusement quitté depuis. Le principe était celui d’une auto-interview de l’auteur par lui-même. Je ne pouvais pas moins faire que de rendre cet hommage posthume à celui qui fut si proche de nous pendant 60 ans !

PJ1 : Je comprends, il me manque également beaucoup. Peux-tu m’expliquer d’où t’est venue l’idée de ce livre témoignage sur ta famille et ton père qui sont aussi les miens.

PJ2 : Au début des années 90, mon père et ma mère nous ont remis un ensemble de documents touchant à leurs familles respectives. Ces documents comportaient deux ensembles. D’une part le résultat de recherches généalogiques réalisées pendant les années 70, sur les racines des Jalin et des Page, le nom de jeune fille de ma mère et de la tienne.

PJ1 : Donc mes racines aussi ! Cela représentait un gros volume avec de nombreuses pièces administratives qui nous concernent ?

PJ2 : Oui, c’était un travail énorme puisque, pour certaines branches, les recherches ont permis de remonter bien avant la Révolution, surtout du côté de ma mère dont les racines étaient solidement implantées dans la terre bressane. Du côté Jalin, c’était plus simple puisque la lignée date de 1849, en revanche certaines ramifications surtout celles de ma grand-mère paternelle, trouvaient leur origine dans les pays d’Europe centrale.

PJ1 : Bien, donc un gros volume d’archives, et l’autre ensemble dont tu parlais ?

PJ2 : L’autre matière première était constituée des souvenirs de mon père concernant les années juste avant la guerre, sa mobilisation, la guerre de 1940, sa captivité jusqu’en 1945 et ses difficultés de réinsertion à son retour en France. Il avait mis 40 ans pour se décider à rédiger ses mémoires et il a fini par le faire de 1985 à 1987. Cela représentait près de 800 pages, grand format, manuscrites et d’une écriture serrée fort heureusement facilement lisible.

PJ1 : Donc tu te retrouves avec un ensemble de 1500 à 2000 pages à découvrir, à trier et à réorganiser, mais selon quelle architecture et dans quels buts ?

PJ2 : Avant toute chose, j’ai dû retranscrire sous format Word, l’intégralité de ses écrits afin de pouvoir les réorganiser de façon beaucoup plus aisée sur le plan technique. Cela m’a pris pas mal de mois de travail.

PJ1 : Bon, ok, je te plains mais j’en ai bavé autant que toi ! Alors ensuite comment as-tu organisé tout cela ?

PJ 2 :  Après, la difficulté consistait à en faire un document digeste, logique et cohérent dans un premier temps. J’ai donc opté pour une approche chronologique en partant de 1849, date du premier Jalin et en remontant jusqu’en 2005, date du décès de mon père et du tien. Ainsi je couvrais 150 ans pendant lesquels il s’est passé énormément d’évènements dont les trois guerres que chacune des trois générations qui m’ont précédé a connu.

PJ1 : C’est vrai qu’il y a matière à faire une belle fresque historique avec cette période riche s’il en fut. Et dans quels buts ?

PJ2 : Au départ, je voulais en faire une simple histoire de la famille destinée à mes descendants et aux tiens pour qu’ils sachent d’où ils viennent et qu’ils découvrent cette page d’histoire racontée par ceux qui l’ont vécu.

PJ1 : C’est un peu le principe du témoignage. Et donc ?

PJ2 : Je retrouve ton esprit ironique qui n’appartient qu’à toi.

PJ1 : Et à toi aussi, n’est-ce-pas ?

PJ2 Évidemment ! Donc, en faire une simple transmission au sein de la famille, c’était bien mais un peu réducteur.

PJ1 : Il t’a donc fallu trouver un moyen pour élargir le cercle de tes lecteurs susceptibles d’être intéressés par ce type de témoignage ? Comment as-tu fait ?

PJ2 : Je suis parti de ce qui me semblait être les deux aspects les plus problématiques dans le ressenti de mon père sur la période qu’il avait vécu et raconté au travers de ses mémoires, à savoir la montée progressive du matérialisme et, en parallèle, la baisse de la spiritualité d’une part, et, d’autre part le mauvais accueil de la France en 1945 envers tous ces prisonniers qui n’avaient fait que leur devoir vis-à-vis de leur patrie.

PJ1 : Tu es sûr que ce ressenti était réel et partagé et pas seulement celui de ton père ?

PJ2 : Oui, je suis formel, c’est l’ensemble des prisonniers qui ont eu le même sentiment d’être rendus responsables de la défaite de 1940 et d’avoir passé cinq années de « grandes vacances » en Allemagne.

PJ1 : Tu caricatures un peu !

PJ2 : A peine. Ce ressentiment se traduit de façon très nette dans la revue « Le Lien » que les anciens prisonniers de guerre ont mis en place dès la Libération quand ils ont créé leur association. Une autre preuve est l’extrême discrétion que l’on a pu constater de leur part pendant les décennies qui ont suivi leur retour.

Quand on est accusé d’être coupable d’une des plus cuisantes défaites de toute l’histoire de France, on se tait.

PJ1 : Affirmation gratuite mais qu’est-ce qui l’étaye ?

PJ2 : Les chiffres, tout simplement. La seule Fondation de la Résistance possède plus de 3200 ouvrages relatant l’histoire de ses mouvements et si l’on rajoute les publications, témoignages, études, romans inspirés, on estime que ce sont plus de 10 000 publications qui évoquent la Résistance qui a concerné plusieurs millions d’individus. En revanche, les livres évoquant les prisonniers de guerre représentent moins de 10% de ceux consacrés à la Résistance. Pourtant ils étaient deux millions à avoir été capturés en 1940. Donc tu vois que cette discrétion est bien une réalité.

PJ1 : Et tu penses qu’elle serait due à l’image dégradée qu’avaient les anciens prisonniers de guerre ?

PJ2 : Absolument et c’est documenté. Les Résistants ont bénéficié, ce qui était normale, d’une image très positive puisqu’ils avaient contribué à la libération du pays. Les prisonniers de guerre ont servi de victimes expiatoires pour les erreurs de la IIIe République et les mauvais choix de l’état-major. Les politiciens et les militaires ont traditionnellement un peu de mal à reconnaître leurs erreurs et préfèrent en accuser les autres. Ça ne t’a pas échappé ?

PJ1 : Absolument et je constate que ça ne t’a pas échappé non plus. 

Parfait, tu m’as convaincu, comment as-tu fait pour faire passer le récit d’une simple transmission familiale à un témoignage susceptible d’intéresser un public plus large ?

PJ2 : De façon logique, je me suis appuyé sur le constat que cette période large et passionnante pouvait recéler un intérêt pour des lecteurs, à condition qu’elle soit racontée par des personnes l’ayant vécu. J’ai également voulu faire, modestement, œuvre de réhabilitation envers les deux millions de personnes qui ont vécu ce drame et qui, rentrant dans leur pays, n’ont subis que reproches, froideur, voire mépris de la part de beaucoup de leurs compatriotes. Toutes ont, à présent, disparu. L’un des derniers prisonniers survivants étaient Henri Content, ancien doyen des Français qui habitait à Bellerive sur Allier, une commune qui jouxte Vichy. Il est décédé le 15 février 2026 à l’âge de 110 ans.

PJ1 : Puisqu’il n’en reste aucun, ça ne va pas être aisé de diffuser ton témoignage !!

PJ2 : Très drôle ! J’ai rencontré beaucoup de personnes pendant ces deux années, et lorsque j’évoquais le travail que j’étais en train de réaliser, bon nombre d’entre elles, me disaient avoir eu un père ou un grand-père, prisonnier de guerre en Allemagne, et regretter de ne pas avoir recueilli de leur part, le récit de ce qu’ils avaient enduré.

Je pense donc que ce livre pourrait intéresser de nombreuses personnes, indirectement concernées par cette période et regrettant de ne pas l’avoir connu plus précisément par les membres de leur famille qui en ont été les acteurs involontaires.

PJ1 : Donc tu es optimiste ?

PJ2 : Optimiste, peut-être pas, mais confiant.

PJ1 : Comment te sens-tu à présent ?

PJ2 : Soulagé et heureux. Soulagé parce que le travail long, précis et souvent émotionnellement difficile, est derrière moi. Heureux d’avoir pu produire une histoire de ma famille qui restera auprès de mes enfants et de mes petits-enfants. Heureux aussi d’avoir pu apporter ma contribution à la réhabilitation de ces deux millions de malheureux. Je pense que mon père doit l’être aussi, là-haut.

PJ1 : Arrête, tu vas me faire pleurer.

PJ2 : C’est déjà fait.

PJ1 : Tu as d’autres projets pour les prochains mois.

PJ2 : Oui, toujours dans la rubrique « témoignages », comme tu le sais bien, j’ai accompagné la trajectoire de mon pays depuis plus d’un demi-siècle avec ses hauts et ses bas. De plus je l’ai fait depuis la France mais aussi depuis des pays étrangers pendant une vingtaine d’années.

PJ1 : À qui le dis-tu ! Je me souviens parfaitement de la Belgique et du Maroc, sans compter les nombreux déménagements pour faire des étapes dans plusieurs régions de France. Et alors ?

PJ2 : Avec le recul j’ai pu identifier certaines lignes de force et des trajectoires assez régulières. Je me suis dit qu’en prolongeant ces trajectoires, il me serait peut-être possible de percevoir à quoi pourrait ressembler demain. C’est l’avantage d’observer une séquence de 50 ans avec la distance et sur la base de vécus et ressentis personnels.

PJ1 : Et ça donnerait quoi ?

PJ2 : Tu ne crois pas que je vais te le dire, surtout à toi. Il faut déjà figer les observations, les analyser et les interpréter, puis voir les enseignements et les tendances qui se dégagent. C’est passionnant.

PJ1 : J’en frissonne déjà et c’est prévu pour quand ce deuxième témoignage ?

PJ2 : Tout est en boîte, j’espère pouvoir le publier vers octobre/novembre. 

PJ1 : Tel que je te connais, ça devrait gratter un peu ?

PJ2 : Les faits sont les faits et tous ceux qui ont mon âge les ont vécus. En revanche les enseignements que j’en tire et les interprétations que je leur donne sont très personnels mais enrichis du regard des autres surtout depuis les pays étrangers où j’ai longtemps résidé. Ça, c’est peut-être plus décapant ainsi que le prolongement que j’imagine.

PJ1 : Super, joli teasing. Affaire à suivre donc. 

Bon ! A plus.

PJ2 : Oui, à maintenant !

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